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Henri Moissan les diamants sont éternels...

HENRI MOISSAN est un des grands noms de la pharmacie. Personnage particulièrement intelligent, au caractère tout à fait aimable selon ses contemporains, il incarne la figure du scientifique pur et dur, à l’esprit fondamentalement empirique, ne croyant que ce qu’il voit à l’issue de ses expériences. Sa faculté d’observation particulièrement aiguisée fut repérée très tôt, d’abord comme stagiaire à la pharmacie Baudry de la rue Saint-Martin à Paris, puis au sein des laboratoires Frémy et Dehérain qu’il intègre en 1872 au Muséum d’Histoire Naturelle. Il a alors tout juste vingt ans et commence à s’intéresser à la physiologie végétale parallèlement à ses études de pharmacie qu’il termine en 1879 en obtenant son diplôme de pharmacien de 1re classe. Plus que le travail à l’officine, dont il put pourtant apprécier la manipulation des drogues et la fabrication des préparations médicamenteuses, il décide de se tourner vers la recherche.

La découverte du fluor.

Après les insuccès des scientifiques Ampère, Humphrey Davy (qui avait découvert le sodium et le potassium) et Edmond Frémy, la découverte du fluor par Moissan fut un véritable soulagement. En effet, la quête de ce gaz hautement toxique et réactif avait occupé tout le XIX siècle, en décourageant une bonne partie des chercheurs qui avaient pourtant presque touché au but. Au début du siècle, Gay-Lussac et Thénard les premiers avaient obtenu de l’acide fluorhydrique pur qui dégageait une épaisse fumée particulièrement dangereuse, tandis que, vers 1860, Frémy et Deville caractérisèrent plusieurs fluorures minéraux. Même le grand Mendeleïev anticipa en inscrivant l’élément fluor dans son tout nouveau tableau périodique. Mais il restait à l’isoler complètement, ce que réussit Moissan lors d’une expérience restée dans les annales. « Ça marche  ! », s’exclama-t-il depuis la fenêtre de son laboratoire s’adressant à sa femme qui promenait leur fils dans les jardins de l’Observatoire. Il n’en fallait pas plus à Mme Moissan pour comprendre que son mari venait de rentrer dans l’histoire. On est le 26 juin 1886. Grâce à un électrolyseur en platine très résistant, Moissan fait réagir de l’acide fluorhydrique anhydre à très basse température en le rendant conducteur par l’addiction de fluorure de potassium fondu (ce qui n’avait jamais été fait auparavant). Le fameux gaz, de couleur jaune-vert et à l’odeur forte, montra enfin le bout de son nez  ! L’expérience dut bien sûr être renouvelée devant l’Académie des Sciences, échoua une première fois, ce qui entraîna beaucoup de mauvaises langues, mais réussit quelques jours plus tard, en enflammant fièrement plusieurs matières organiques.

Cette victoire lui valut de nombreux éloges, ainsi que la chaire de toxicologie de l’École de Pharmacie, qu’il gardera pendant 13 ans jusqu’à obtenir la chaire de chimie minérale à l’École de Pharmacie et à la Faculté des Sciences. Il continua son travail sur le fluor et ses dérivés pendant plusieurs années, même s’il n’arriva jamais à en percevoir la réelle utilité scientifique, comme en témoignent ces propos : « Le fluor aura-t-il jamais des applications  ? Il est bien difficile de répondre à cette question. D’ailleurs, je puis le dire en toute sincérité, je n’y pensais guère au moment où j’ai entrepris ces recherches et je crois que tous les chimistes qui ont tenté ces expériences avant moi n’y pensaient pas davantage. » Si Henri Moissan savait aujourd’hui les nombreux domaines qui sont redevables sa découverte  ! En pharmacie particulièrement, les molécules fluorées ont des propriétés thérapeutiques anticancéreuses, anti-inflammatoires, antibiotiques et neuroleptiques. On constate également le rôle des perfluorocarbures en chirurgie vitréorétinienne, utilisés aussi comme substituts dans les transfusions sanguines d’urgence. Il faudra en effet plusieurs années avant que l’industrie ne s’empare du fluor et de ses dérivés, menant à des progrès scientifiques que notre pharmacien ne verra jamais, enlevé brutalement à la vie par une crise d’appendicite en 1907, quelques mois seulement après avoir obtenu le prix Nobel.

À la recherche du diamant artificiel.

Derrière sa personnalité travailleuse et rigoureuse, Henri Moissan ne cachait-il pas un esprit rêveur et idéaliste  ? Après la sérieuse recherche du fluor, c’est la recherche plus utopique du diamant artificiel qui l’occupa une grande partie de sa carrière. Tenace et ambitieux, il multiplia les expériences. À tel point qu’il inventa un four électrique composé de deux blocs de calcaire et d’un arc électrique permettant d’obtenir de très hautes températures pour arriver à ses fins (jusqu’à 3 000-3 500°). Inutile de préciser que cette invention fut capitale dans l’histoire des sciences. Le pharmacien, qui semble ici revêtu de sa robe d’alchimiste, poursuivit son rêve de transformation du carbone en diamant, comme d’autres avant lui avaient voulu transformer le mercure ou le cuivre en or. Le four a remplacé l’alambic mais l’entreprise est difficile. Moissan ne récolte que d’infimes résidus de matière brillante et encore ne s’agit-il vraisemblablement que de graphite. Il connaissait l’existence des sables diamantifères du Brésil et avait même réussi à se procurer un morceau de la météorite qui venait d’être trouvée dans l’Arizona, au Canyon Diablo. À l’intérieur, il y observe de petites quantités de diamants noirs. Ces éléments le confortent dans le fait que si ce carbone cristallisé existe dans la nature, il peut le fabriquer artificiellement en reconstituant les conditions de sa formation naturelle.

Son rêve ne se concrétisera jamais, mais là n’est pas le plus important. Ses recherches et ses tentatives ouvraient déjà la voie à tant de possibilités données à l’industrie moderne. Cinquante ans plus tard, la synthèse industrielle des premiers diamants artificiels était réalisée par General Electric. Certains, faits de carbure de silicium, ont même été renommés moissanites et s’exhibent aux cous des femmes.

Aujourd’hui les diamants rêvés par notre chimiste-apothicaire inondent le marché de la joaillerie à raison d’une production mondiale estimée à 450-500 millions de carats. Et avec eux, l’esprit de Moissan brille toujours.

JULIE CHAIZEMARTIN - Le Quotidien du Pharmacien 16/03/2015


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